février 15, 2012

La Yougoslavie, la Belgique et Angelina Jolie au milieu

On aurait pu vous parler de bien d’autre chose aujourd’hui. Par exemple de ces “plaintes” de parents d’élèves de l’école néerlandophone de Jette, jamais vérifiées et montées en épingle. Mais on vous en parlera, ça attendra juste un peu. On aurait pu aussi vous parler de ce titre en une de la Dernière Heure d’hier, spécial Saint-Valentin : “les Wallons plus amoureux que les Flamands”. Un titre tout à fait stupide et qui ne repose (bien sûr) sur rien. Mais il a l’avantage supposé de faire vendre, et de participer au bourrage de crâne quotidien visant à bien vous faire “comprendre” que, décidément, Flamands et Wallons sont fondamentalement différents (Bart De Wever est-il devenu rédac chef à la DH ?).

En fait, on s’attardera pour l’instant sur “l’info” du jour provenant de la même DH, et repris sur le site de La Libre Belgique. En effet pour des raisons d’économies, les sites internet des deux journaux jouent la “synergie” des contenus (pas sûr que le “contenu” en sorte gagnant, mais c’est une autre histoire).

Voici donc l’article, que l’on vous laisse lire tellement il est cours et symptomatique : Le film d’Angelina Jolie ne sort pas en Wallonie

S’il est aussi symptomatique, c’est que presque tous les poncifs sur le “conflit communautaire” belge sont présents.

D’abord le “Il n’y a qu’en Belgique qu’on voit des situations aussi choquantes”. Rengaine souvent entendue qui ferait de notre pays une terre d’exception conflictuelle alors que, comme chacun sait, le monde entier vit dans la joie, la félicité et le bonheur perpétuel. Ainsi il n’y aurait qu’en Belgique qu’on aime pas ou qu’on jalouse son voisin, et qu’en Belgique que les « supporters » de football ont des chants insultants pour ceux d’en face.

Sur le cas précis de la diffusion de films, le fait que certains soient diffusés à certains endroits et pas dans d’autres dans un même pays est tout à fait banal. Ainsi en France, plusieurs films ne sortent qu’à Paris. Soit parce que le film n’est pas sous-titré justement, soit parce qu’on pense qu’il ne trouvera pas son public en « province ». Mais pour autant personne ne crie alors au « problème linguistique ». Pour savoir cela, il est vrai qu’il faut sortir des frontières belgo-flamando-wallone et de ses guéguerres. En Belgique, tout peut donc devenir un “problème linguistique” par la grâce de quelques journalistes communautaires.

Le second aspect est justement le fait de tout raccrocher au conflit communautaire. Pourquoi le fait qu’un film américain sorte à un endroit et pas à un autre du pays a-t-il quelque chose à voir avec le conflit communautaire belge ? Mais parce que ça fait vendre coco ! On qualifie de “problème linguistique” (et donc comunautaire) tout ce qui a trait à la langue, même si ça n’a rien à voir avec le fait qu’il y ait deux langues principales en Belgique. Si un jour des réfugiés tamouls ou syriens s’installent à Liège et ont du mal à communiquer avec la population locale, est-ce que ce sera “encore un problème linguistique” lié au contexte belge ?

Notez bien que cette idée se retrouve dès le chapeau de l’article : “Encore un problème linguistique !”. En psychologie, on appelle ça “l’amorçage”. Il s’agit d’introduire un mot ou une expression dès le début d’un texte ou d’une discussion afin que celui-ci “amorce” un registre d’émotions et que vous voyez la suite exclusivement sous ce prisme. Bref, une technique de manipulation comme une autre. S’il veut exister, comme c’est le cas ici, le regard critique doit faire fi de cet amorçage (et donc en être conscient). Sinon on embarque automatiquement dans la vision qu’entend nous faire partager l’auteur.

Et pour bien finir, la phrase “De l’art de créer des polémiques communautaires à partir d’un film qui stigmatise les conflits entre communautés en ex-Yougoslavie”. Il s’agit ici de bien vous faire comprendre que les deux problèmes sont assimilables et que donc, la guerre civile en Belgique, c’est peut-être pour bientôt. La peur ça fait vendre coco !

Info ou intox ?

Bel exemple de manipulation en jouant sur les peurs donc. Mais le plus intéressant, c’est que cet article donne une information fausse. En effet il affirme que le film ne serait pas distribué en Wallonie car “il n’a pas été doublé” (en français). Et le distributeur (sans doute un méchant Flamand, mais ça l’article ne le précise pas) suppose que les Wallons sont incapables de comprendre l’anglais ou de lire les sous-titres.

Sauf que, aller faire un petit tour sur allociné.fr (par exemple) montre que le film a bien été doublé et sera distribué en France. On peut même trouver une belle bande annonce du film en VF. Mais sur l’article en ligne de lalibre.be, vous aurez juste un “trailer” en VO, histoire de vous “montrer” que le film n’a pas été doublé. Mais il est vrai que “allociné.fr” est quand même un site très difficile à trouver…

Du coup, on peut se demander d’où vient “l’info” selon laquelle le film n’a pas été doublé, et que c’est à cause de cela qu’il n’est pas distribué en Wallonie. Est-ce le distributeur qui a dit cela au journaliste ? Ou bien ce dernier a-t-il inventé cette histoire pour faire un “scoop” à saveur communautaire ? Des questions auxquelles on aimerait bien avoir une réponse. En tout cas on ne serait nullement étonné que le film sorte tout à fait normalement en Wallonie.

Le moralisateur arrosé

Pour finir, revenons sur la fin de l’article où l’auteur pose une question grave : “Le distributeur se rend-il compte de l’image que cela renvoie des Wallons, qui passent ainsi pour des cinéphiles incapables de comprendre une autre langue ou de lire des sous-titres ? De l’art de créer des polémiques communautaires à partir d’un film qui stigmatise les conflits entre communautés en ex-Yougoslavie. »

Le journaliste se rend-il lui-même compte de l’image qu’il renvoie aux Wallons ? Quant à « l’art de créer des polémiques communautaires à partir d’un film », il semble que « P.L. » le pratique allègrement. Sans encore le maitriser tout à fait.

janvier 14, 2012

Les titres flamandophobes du week-end

Voilà donc venu le temps de notre premier billet. Il sera sur quelque chose de très simple et qui saute tout de suite aux yeux : les titres. Le titre d’un article, c’est sensé tout de suite vous donner le ton et, surtout, attirer votre regard. Dans la presse en ligne particulièrement c’est très important d’attirer le regard : c’est ce qui permet d’avoir des clics de gens intéressés ou affolé par la nouvelle. Faire un titre sur les méchants Flamands qui nous en veulent, c’est donc s’assurer une bonne audience.

La presse francophone dite “de référence” (La Libre Belgique et Le Soir) nous en donne un exemple ce week-end.

On commence par La Libre Belgique et l’interview de Philippe Suinen (Awex) avec comme titre : “La politique flamande nuit au commerce extérieur”. Houlàlà ! Mais de quoi s’agit-il ? Que fait “la politique flamande” ? Elle bloque à la frontière les produits ? Elle fait tellement peur au monde entier que personne ne veut plus acheter belge ? M. Suinen est-il venu dans La Libre dénoncer une attitude odieuse qui brime le commerce extérieur (wallon) ? En tout cas ça doit être vraiment grave, parce qu’en plus du titre, on en parle dans le chapeau (“la politique flamande parasite le travail des agences à l’exportation”), et l’introduction de l’interview (“il déplore les foucades de la politique flamande qui nuisent à la coopération entre les agences régionales à l’exportation.”).

Eh bien non : l’interview porte sur le commerce extérieur en général, la situation économique, la relation avec Bruxelles et une vision d’avenir intéressante pour l’économie Wallonie. C’est cette vision qui est au centre de l’interview. Et puis au détour d’une question M. Suinen expose deux attitudes effectivement mesquines et répréhensibles du gouvernement Flamand. On voit bien que ça intéresse le journaliste de faire du communautaire ici, et il ne coupe rien de l’interview à ce moment-là. Et relance même le sujet avec une autre question. On fait donc de ce point le centre de l’interview alors que la vision que M. Suinen offre pour la Wallonie est bien plus intéressante. Il était probablement venu pour ça M. Suinen. Mais il saura désormais que dire une chose de mal sur “les Flamands” prend toute la place et cannibalise votre message.

Mais pourquoi généraliser dans le titre en parlant de “politique flamande” comme si toute la politique du gouvernement Flamand (ou les ministres Flamands du fédéral ?) nuisait au commerce extérieur ? Pour attirer le regard probablement. Résultat : on donne l’impression d’une agression flamande, on généralise sur “la politique flamande” et on contribue à diviser les belges.

Pour le deuxième exemple, nous vous invitons à une expérience intéressante. Lisez d’abord cet article (ou plutôt ce copier-coller de dépêche Belga) de la Libre Belgique.

C’est fait ? Non lisez-le vraiment.

Merci.

Bon voyez maintenant celui du Soir. Le texte est exactement le même, seuls le titre et le chapeau changent (ce qui nous montre au passage en quoi consiste un travail de journaliste en ligne aujourd’hui). Mais l’angle est totalement différent : La Libre nous présente un fait (“En Flandre, les imams parlent à peine le néerlandais”) alors que le Soir vous donne une opinion (“Les imams de Flandre ne sont pas assez néerlandophones”). Une question vous vient immédiatement à l’esprit : qui a cette opinion ? La réponse vous est donné dans la ligne suivante : Geert Bourgeois (N-VA). Oui cet affreux flamingant qui fait rien qu’à embêter les francophones. Et non content de faire ça, il embête tout le monde en voulant les obliger à parler néerlandais. Alors que La Libre rattache cette information à la problématique de l’intégration (et met un lien vers un article sur le même sujet), Le Soir la rattache à la flamandisation et la répression linguistique au nord du pays (et les commentaires en dessous de l’article sont en conséquence). Parce qu’il est évident que TOUT ce qui se passe en Flandre relève de ça….

janvier 4, 2012

L’article fondateur

“Tintin au Pays du journalisme communautaire” (16/11/2011, La Libre Belgique) est le premier article à décrire la dérive d’un certains journalisme en Belgique qui consiste à renforcer les préjugés sur l’autre communauté.

Nous étions déjà nombreux à avoir remarqué ce phénomène, mais sans lui avoir donné un nom ni le caractériser comme Vincent Laborderie le fait ici.

Nous pensions que les journalistes (du moins côté francophone) cesseraient de faire du journalisme communautaire après s’être aussi bien fait prendre les doigts dans le pot de confiture. Naïf que nous étions…

Mais voici cet article, le premier à lire avant d’aller plus loin dans ce blog :

http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/700168/tintin-au-pays-du-journalisme-communautaire.html

A noter, un élément de journalisme communautaire que l’auteur occulte dans cette affaire : le reportage de la RTBF dément bien la rumeur mais en la présentant comme émanant de “certains journaux en Flandre”. Alors que ce sont bien les journaux francophones qui sont responsables de cette “information” et de sa diffusion. Mais pour la RTBF, celui qui excite les sentiments communautaristes, c’est forcément l’autre.

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